Staff Benda Bilili, les handicapés musicaux de Kinshasa (part 2)

Staff Benda Bilili est un orchestre originaire de Kinshasa, en République démocratique du Congo, composé principalement de personnes handicapées.

Staff Benda Bilili – “Polio”

Lire la premièere partie : Coup de projecteur sur Staff Benda Bilili, les handicapés musicaux de Kinshasa

La kin touch

Benda Bilili signifie « regarde au-delà des apparences », littéralement « mets en valeur ce qui est dans l’ombre » en lingala, et porte franchement bien son nom lorsque l’on jette un regard avisé sur le combo composé de huit musiciens et chanteurs dont la moitié est paraplégique, et qui croise plusieurs générations. Le cœur du groupe est constitué de quatre chanteurs / guitaristes d’âge mûr, juchés sur leurs tricycles customisés. Derrière eux, une section rythmique juvénile et indemne. Parmi eux, il y a Roger, le santonge-hero qui fait hurler son luth électrique (qu’il a inventé et construit lui-même à partir d’une boîte de lait concentré reliée à un fil métallique) à l’aide d’une pédale de distorsion. Autant se l’avouer, ce soliste est un formidable génie de la musique qui donne une véritable âme à la structure classique couplet/refrain/couplet sans pour autant empiéter dans les plates-bandes des autres musicos, ses solos jouissifs virevoltent comme un libéro munichois remonte un ballon, et ralentissent le temps, l’instant d’un trémolo.

Le style musical de Staff Benda Bilili est unique et très différent de ce qu’on connait de la musique congolaise habituelle (Papa Wemba, Koffi Olomide, Madilu System, etc…), ils jouent dans l’essence une rumba ultra-ouverte sur d’autres influences musicales (reggae, funk, groove, cubain). Leur album Très très fort commence tranquillement comme un prélude à une histoire que l’on va raconter à des marmots intrigués (pas le père castor non plus) : des percus étouffées, des chœurs quasi-religieux, des riffs de guitare distingués, tout cela est bien timide mais une voix s’élève, rocailleuse, elle est lézardée, témoignage d’une vie pas toujours gaie mais bien remplie, et qui impose l’écoute attentive, le respect aux ainés. Puis, la vie reprend son cours, le santonge glapit ses premières complaintes dans une avalanche de notes, le percussionniste martyrise enfin ses doumdoums pour donner de l’entrain à ce conte populaire, tous les cordes vocales peuvent enfin vibrer. Diverses émotions parcourent le disque, le tribute to James Brown côtoie l’enchanteresse litanie de Marguerite. On se rend compte que les instrumentistes sont un véritable tremplin pour le chant polyphonique des front men en tricycles qui, à l’unisson, sortent leurs tripes un peu à la manière d’une chorale de gospel. Hormis le santonge en soliste, il n’y a pas d’excentricité musicale, pas de riff hendrixiens ou de performance rythmique alleniennes, le boulot est bien fait, et on comprend que l’album sera avant tout lyrique, les paroles lourdes d’un poids réel. Bien que l’auditoire n’en comprenne pas un seul mot (textes majoritairement en lingala), l’exploit de la bande de Kin, est de faire passer par des timbres de voix de crooners bluesy et des notes chaloupées, des émotions universelles d’une beauté et d’une puissance extraordinaires qui s’affranchissent de la barrière de la langue, et narrent les histoires de petites gens du ghetto de Kinshasa. Les thématiques du handicap et de la persévérance y sont récurrentes.

L’engagement

Fédérateur, le groupe de musiciens se veut porteur d’un message d’espoir pour les victimes de la poliomyélite, mais aussi les jeunes de la rue et les handicapés. Voilà la grande force du staff, c’est de garder les pieds sur terre, et de ne jamais oublier leurs racines qui sont la quintessence-même de leurs compositions. Ils sont aujourd’hui un symbole de réussite et le meilleur porte-drapeau qui soit d’une population qui souffre depuis des lustres, devenant ambassadeur des campagnes de vaccinations contre la poliomyélite. Staff Benda Bilili n’a cependant pas attendu la consécration occidentale pour s’engager en faveur des plus démunis dans puisqu’en 2005, à l’occasion des premières élections démocratiques depuis 1960, les acolytes créent une chanson intitulée Allons voter. La MONUC (Mission de l’Organisation des Nations unies en République démocratique du Congo) décide de l’enregistrer pour pousser la population à aller aux urnes. Cette chanson obtient un tel succès que certains lui attribuent en partie le taux élevé de participation au vote (70 % des inscrits). Fort des cachets obtenus, ses musiciens ont offert un toit à leurs familles, envoyé les enfants à l’école, créé une ONG « pour tous ceux qui sont dans la galère », et ouvert une salle de répétition, Le Cabaret Sauvage, nommée en hommage à la salle parisienne.

« Nos familles vont bien, mais les amis sont toujours dans la rue et il y a plein de jeunes groupes qu’il faut aider », résume Ricky, le leader du groupe.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui Staff Benda Bilili fait partie intégrante des grands noms de la scène congolaise. Le deuxième album de Staff Benda Bilili s’intitule Bouger le monde. Réalisé à nouveau par Vincent Kenis, il est enregistré à Kinshasa dans des conditions beaucoup moins roots (dans l’antique studio Repanec de Kinshasa), et paraît en septembre 2012 après trois années de tournée durant lesquelles la genèse de cet album s’est faite. De nouveaux membres – le guitariste Amalphi, le percussionniste Randy – rejoignent le staff.

Bouger le monde

Aux premières notes du premier morceau Osali Mabe, l’auditeur avisé se demandera s’il ne s’est pas payé un simple add-on de Très très fort tant la structure musicale et le schéma rythmique est similaire au premier opus, et c’est là le principal reproche que l’on pourrait faire au staff. Ainsi, malgré les absences de grosses perf’ musicales, cet album s’écoute toujours avec un plaisir partagé. La formule reste la même à l’image de Kuluna/gangs qui est une version sur-améliorée de Moziki du premier album. (avec un solo de santonge et des guitares additionnelles de ouf), mais le groupe ose quelques hors-pistes plutôt bienvenus comme des sonorités tribales et des percussions bien plus périlleuses. Les rythmes sont globalement plus explosifs, c’est un peu ce qui faisait défaut dans le premier opus, on ressent en tout cas beaucoup plus l’expérience accumulée par les musiciens, et les petites variations musicales parsemées au fil de l’album sont preuve d’un gain d’assurance. Les chants sont toujours là, efficaces, et on se laisse porter par les voix chaudes des chœurs apaisés que l’on imagine animés par une émotion autre que trois ans auparavant, les mêmes qui chantent haut et fort que les véritables handicaps ne sont pas ceux du corps, mais ceux de l’âme…

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