Projecteur sur Staff Benda Bilili, les handicapés musicaux de Kinshasa

Staff Benda Bilili est un orchestre originaire de Kinshasa, en République démocratique du Congo, composé principalement de personnes handicapées.

Les prémices

Cette joyeuse bande fend bruyamment la route au guidon de tricycles customisés à la Mad Max et poussés joyeusement par des petits gamins. On ne les présente plus, ce sont les étoiles montantes du ghetto kinois, une tribu de musiciens tétraplégiques liés par la maladie mais unis sous un étendard commun. Staff Benda Bilili, c’est un peu le genre d’épopée dont les Américains raffolent : partis de rien du tout (mais vraiment de nulle part !), ces joyeux musiciens ont cassé la baraque alors qu’ils ne ressemblaient à aucune troupe existante. Il suffit d’imaginer un orchestre de paraplégiques (atteints de polyomélite) qui vivent dans la rue, enregistrent des chansons populaires dans le jardin zoologique de Kinshasa et taillent la bavette entourés par des shegués (gamins de rue, fruits de la démographie grimpante et de la pauvreté endémique qui touche le Congo) pour réaliser le chemin parcouru. Les français Florent de La Tullaye et Renaud Barret, venus à Kinshasa pour s’éclater un petit peu, les découvrent par hasard devant la queue d’un restaurant chic en train de mendier, et tombent sur le cul en écoutant leur son, véritable concentré d’espoir et d’humanité, contant le quotidien des gens de peu de « Kin ». Ni une, ni deux, les deux compères présentent ces petits génies de la musique à Vincent Kenis du label indépendant bruxellois Crammed Discs (producteur entre autres de Konono N°1, de Kasai Allstars, …), qui enthousiaste, les fait signer illico presto et leur fait enregistrer leur premier album Très, très fort qui voit le jour en avril 2009 et suscite immédiatement des réactions enthousiastes dans les médias internationaux, particulièrement en France, en Grande-Bretagne et aux USA.

Les shegués

Depuis plus de quarante ans, le pays a tout connu : une guerre civile sanglante, une dictature, le virus de la polio, fléau national, et la pauvreté massive. La population kinoise survit comme elle peut, elle se débrouille. Shegué est le nom donné aux enfants de rue de la RDC se regroupant au centre-ville où ils exercent toutes sortes de petits métiers : gardiens de parking, cireurs de chaussures, marchands ambulants… on les voit slalomer sur le boulevard entre les voitures. Ces enfants forment la plus importante communauté d’exclus de la ville, et bénéficient de la protection et des conseils des handicapés (Staff Benda Bilili en est d’ailleurs leur héros et leur porte-parole). Derrière les shégués, les handicapés forment la plus grande communauté d’exclus du centre-ville, ils sont réputés plutôt abrupts, imperméables aux tentatives d’intimidation, relativement instruits, et organisés en un syndicat puissant.

Les nues

L’arrivée de Staff Benda Bilili sur les terres européennes sonne comme un débarquement. Pour ne pas simplement rester un épiphénomène africain, le groupe devait frapper fort, et force est de constater qu’ils n’ont pas été déçus du voyage… Bien au-delà des simples politesses que l’on accorde aux petits nouveaux dans un festival bobo pour les petits groupes tiers-mondistes à l’existence éphémère (un petit créneau le jeudi à 12h15 dans un chapiteau lilliputien), Staff Benda Bilili a clairement monopolisé les attentions lors des scènes de l’été 2009, menant une tournée estivale aux relents de folie furieuse, et faisant danser des vagues entières de mélomanes encore estomaqués par la pêche de ces huit protagonistes. Le point d’orgue fut bien entendu ce volcan qui entra en irruption dans la fosse des illustres Eurockéennes de Belfort, et qui fournit la scène finale du long-métrage Benda Bilili !, sans pour autant oublier le Cabaret Sauvage (Paris) en cette même période, puis la Dynamo (Pantin) dès la rentrée.

Voici le témoignage d’Ana, une spectatrice qui raconte son premier concert :

«  Bon, à la base, je les connaissais pas, hein ? Et puis en les voyant arriver sur leurs fauteuils poussés par des techniciens, on s’est regardés et on s’est dit : c’est quoi ce délire ? Et puis, grattées les premières cordes de guitare, les gens ont commencé à devenir fous ! Toute la (petite) fosse s’est mise à se trémousser, même les hipsters, c’est dire ! Et pendant une heure trente ça n’a pas arrêté, le public était dégoulinant de sueur mais ça ne suffisait pas aux chanteurs qui incitaient la foule à être encore plus dingue. Le petit mec avec son chapeau hurlait tellement dans son micro qu’il s’est vautré par terre en tombant de sa chaise roulante, on a cru qu’ils allaient le ramasser, et putain, il s’est démerdé tout seul pour remonter. »

Le petit groupe sorti de nulle part se transforme peu à peu en onde de choc traversant l’Europe de toutes parts. Il faut cependant souligner la brillante initiative des producteurs d’avoir eu l’idée de préparer le terrain en mettant en ligne des vidéos montrant le groupe en train de jouer dans les rues de Kinshasa, et qui connurent un rapide succès, une couverture dans Le Monde 2 y a été même consacrée. La tournée des salles du Vieux continent débute véritablement à l’automne 2009, mais elle explose clairement dès la présentation au Festival de Cannes 2010 dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs du film Benda Bilili ! qui se permet le luxe de voler la vedette aux films de la sélection officielle (standing ovation à l’appui). Le long-métrage, réalisé par les deux comparses Florent de La Tullaye et Renaud Barret (les mecs qui allaient au resto) est un succès critique et public. Le long-métrage enquille cinq années de bobines initiées par la rencontre fortuite avec les musiciens du ghetto, racontant les galères en pagaille (incendie et autres déconvenues), l’accouchement difficile de la fameuse galette et la reconnaissance.

Le groupe effectue en trois ans, plus de 300 concerts en Europe mais aussi au Japon, glane plusieurs récompenses dont le WOMEX Award 2009 (artiste de l’année) et le Songlines Award 2010 (meilleur groupe de l’année), et est adoubé par ses pairs (premières parties du génial Damon Albarn, collaboration avec Björk, Amadou, adoubements de Tony Allen (excusez du peu) ou De La Soul).

Fin de la première partie.

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