Désacralisons l’humanitaire par André-Yanne Parent (part 2)

Désacralisons l’humanitaire par André-Yanne Parent (partie 1 : ici)

l'humanitaire

Lundi 22 septembre 2008, il semble que la presse commence à s’intéresser à une étude plus critique de l’action des ONG dans les conflits internationaux.

En effet, le journal Le Devoir affiche sur sa page couverture, juste en dessous d’une photographie exposant des sauveteurs pakistanais au milieu des cadavres de voitures calcinés et autres décombres provoqués par une attaque suicide à Islamabad, une entrevue intitulée « Quand les ONG font de la politique ».

L’article présente l’organisme NGO Monitor, fondé par le professeur Gérald Steinberg, qui dénonce l’absence de neutralité des ONG notamment dans leurs discours sur le conflit israélo-palestinien. Selon le professeur, les ONG ont acquis un grand pouvoir politique, voire même idéologique, au cours des dernières années, mais sont encore perçues comme neutres, impartiales et restent trop peu critiquées dans leurs discours comme dans leurs actions. L’étude des différents communiqués de presse d’ONG comme Amnesty Internationel ou Human Rights Watch lors du conflit entre le Hezbollah et Israël aurait permis à cet organisme de constater qu’Israël était toujours présenté comme le bourreau, tuant délibérément des civils innocents : « Les droits de l’homme doivent être universels, vous ne pouvez pas vous contenter de critiquer un côté pour crime de guerre tandis que l’autre côté utilise du terrorisme »¹

Si la présence de ce type d’article dans un journal quotidien comme Le Devoir témoigne du fait que la pensée selon laquelle l’action et le discours des ONG ne sont pas exempts de tout reproche est plus généralement admise, il reste cependant de grandes lacunes sur la profondeur des critiques qui leur sont adressées.

L’absence d’objectivité des ONG et leurs engagements politiques ne sont plus des thèmes qui créent le scandale. L’opinion publique est maintenant ouverte à l’examen critique de ces organismes trop longtemps placés sur un pied d’escale. Maintenant que la critique a été posée, acceptée et peut être même partiellement digérée, il serait temps de soulever un débat de fond sur les modes d’intervention de l’aide humanitaire. Ce débat existe, mais reste confiné au milieu universitaire et scientifique. Or, on ne peut douter du fait qu’après la lecture d’un article critiquant l’action humanitaire lors de conflits internationaux, une question reste sur les lèvres de bien des lecteurs : « Oui, mais qu’est-ce qu’il faut faire alors ? ». Et, elle est légitime. La critique prononcée sur les ONG ne devrait pas seulement constater les limites de l’aide-humanitaire, elle devrait aussi analyser le « comment » à l’origine des problèmes d’intervention.

Un de ces problèmes est le manque de définition rigoureuse des concepts utilisés dans les conventions internationales. En effet, le système international d’aide-humanitaire a constitué différents modes d’intervention et un vocabulaire qui lui est spécifique. Les termes réfugiés, camps de réfugiés et protection font partie de ce vocabulaire et sont couramment utilisés par les ONG, mais avec des sens différents. De tels glissements sémantiques ont des implications graves et directes sur la qualité de l’aide humanitaire, sur la protection et les droits des réfugiés ainsi que sur l’organisation des camps de réfugiés. Ces concepts sont l’objet d’un examen critique dans « Humanitarian spaces : spaces of exception » de M. Agier et F. Bouchet-Saulnier.

Ils posent une critique véhémente sur le système des camps de réfugiés. En théorie, ces camps devraient permettre aux populations menacées de retrouver un environnement de vie pacifique, où chaque individu a un statut légal et des droits. L’UNHCR est chargé de s’assurer de la protection des réfugiés et du respect de leurs droits individuels universels, définis par des conventions internationales.  Selon les auteurs, les camps de réfugiés constituent en réalité des espaces d’exception où la loi de ceux qui ont le contrôle, les « big men » ou encore le personnel des ONG qui sont sur les lieux est appliquée : « UNHCR delegates to the NGO who delegates to a single person “on the ground” who applies his law, hence one of the components of a vast regime of exception is established »²

La vulnérabilité des réfugiés est accentuée par leur extrême dépendance vis-à-vis de ceux qui sont responsables des camps. Sans alternative réelle à cette dépendance, les camps de réfugiés resteront des espaces de violence, d’injustice et de souffrance pour les populations qui y sont « enfermées ». Loin d’assurer leur protection, ces espaces les confinent souvent dans une situation de précarité et de danger constant pour un temps indéterminé.

M. Augier et F. Bouchet-Saulnier soulèvent ainsi la nécessité de redéfinir le concept de « protection » afin que la dimension technique et matérielle de la protection des réfugiés ne prenne pas le dessus sur la qualité de l’aide apportée à chaque individu, que l’humain ne soit pas oublié derrière le corps à secourir. L’existence d’une définition claire sur la signification et l’usage de la notion de « protection internationale » permettraient à chaque individu menacé d’avoir un statut légal et politique lui permettant de défendre ses droits individuels et, par cela même, atténuant leurs vulnérabilités. Un individu a parfois le statut de réfugié durant des dizaines d’années et peut rester dans ces camps jusqu’à la fin de sa vie. Aussi, ils ne peuvent pas être envisagés seulement comme des espaces transitoires. Ces espaces devraient tenter au mieux de recréer un espace de vie ordinaire, avec tout ce que cela sous-entend comme structures sociales et politiques, comme droits, mais aussi comme devoirs. L’aide humanitaire, en agissant sous la pression de l’« urgence », omet l’établissement de structures durables qui protègent bien plus de la violence que certains aspects techniques : « In the name of urgency, pragmatism proximity to the victims, and the generous character of its interventions, humanitarian action runs the risk of damaging relations of responsability and reciprocal rights and duties that most durably structure human life, and which limit the phenomenon of individual or collective violence »³

La légifération stricte du statut de réfugié, la conception des camps de réfugiés comme des espaces où les individus ont des droits et des devoirs réciproques est essentielle et urgente.

¹ BASTIEN, Frédéric. 22 septembre 2008: « Quand les ONG font de la politique. Le professeur Steinberg dénonce une campagne anti-Israël », Le Devoir, vol.XCIX, numéro 215, A1-A8.

² AUGIER, Michel. BOUCHET-SAULNIER, Françoise. 2004: « Humanitarian space : Spaces of exception », in  In the shadow of “Just wars”. Violence, politics and humanitarian action, Weissman, F. (eds.), University of California Press, p.302.

³ Ibid. p.311.


Cet article a été rédigé par André-Yanne Parent.

Bio de André-Yanne : Anthropologue, consultante en recherche et coordonnatrice du Comité Ad Hoc du Réseau pour la stratégie urbaine de la communauté autochtone du Grand Montréal.

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