Dossier CAN 2015 : L’Afrique face à l’Histoire

La grande fête bisannuelle africaine reprend ce weekend dans une espèce de semi-anonymat en Europe. Déjà pas très populaire auprès des clubs européens qui perdent 246 joueurs sur les 368 sélectionnés, elle a été éclipsée de ce côté de la Méditerranée par les attentats de Paris.
Les attentes ne sont pas énormes hormis du côté d’Alger. En effet, pas mal d’équipes se sont engagées dans un processus de mutation et de restructuration après une coupe du monde surtout minées par des soucis extra sportifs.
Toujours est-il qu’entre le désistement du Maroc (finalement unanimement décriée et étrange), l’organisation accélérée en Guinée équatoriale (censée être suspendue après des soucis de passeports), la non-qualification de nations majeures telles que le Nigeria et l’Égypte, les pressions des clubs auprès des joueurs pour ne pas y participer, rien ne laisse présager d’une compétition hautement relevée et enivrante.
Mais en Afrique plus qu’ailleurs, on ne sait jamais définitivement à quoi s’attendre. Voici un listing non-exhaustif des différents enjeux de cette édition de la CAN 2015.

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I – La Guinée équatoriale est-elle prête ?

Vraisemblablement oui. Le foot est une religion en Afrique. La ferveur populaire devrait à priori suivre. Concernant les moyens logistiques, la Guinée équatoriale c’est en quelque sorte le Qatar d’Afrique . Il est plus facile de louer un 4 pièces dans le XVIème que d’obtenir un visa d’entrée en Guinée équatoriale. Nouvel eldorado, démocratie “apaisée”, les décisions politiques font ici force de loi : Tout est toujours plus simple dans des dictatures dixit Jérôme Valcke. Pelouses importées d’Espagne, moyens logistiques et équipements déjà présents, une coupe d’Afrique (certes féminine) organisée l’année dernière avec succès des filles (malgré les suspicions habituelles sur le genre de certaines joueuses dans l’équipe) et pour finir, la forte représentation de toute l’Afrique Centrale (Cameroun, Gabon, Congo, RDC, Guinée équatoriale) qui promet de très chaudes ambiances tout au long de la compétition. Si en plus les désœuvrés sont invités.

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II – L’Afrique sub-saharienne en a-t-elle fini avec ses soucis de logistique et de management ?

Pour l’européen lambda jouant à très basse échelle, il existe une comptabilité, une trésorerie qui s’occupe des primes, des rentrées et des sorties financières, un budget prévisionnel.

Dans quelques pays africains(qui ont pourtant donné de très grands noms du foot mondial), il n’est pas rare que l’argent de la CAF ou de la FIFA n’arrive pas dans les comptes des fédérations. Elle transite souvent via la présidence ou des ministères et les primes finissent souvent en espèces dans des mallettes via des vols présidentiels spéciaux à destination de grévistes encore moins concernés une fois payés.

Merci donc de nous éviter ces tragiques insultes à la face du monde. D’ailleurs, au moment où j’écris ces lignes, le Mali et le Cameroun ont déjà fait des leurs.

III – Quid des mondialistes ?

Je vais me limiter aux cas des équipes d’Afrique noire.
Hormis le Nigeria, les autres équipes ont pris un billet d’une semaine en touristes au Brésil. Problèmes disciplinaires pour les uns (copines auto-admises pour certains cadres sur le lieu de résidence de l’équipe, bagarres à l’entraînement, conflits avec le staff, problèmes de primes, soucis d’investissement et d’égos), manque récurrent de lucidité dans les moments-clés pour les ivoiriens.

La coupe du monde de par son exposition a marqué (du moins on l’espère) un tournant dans la préparation des compétitions pour ces nations. Le Cameroun a globalement survolé ses phases qualificatives, les Super Eagles ont perdu de leur superbe et regarderont la CAN à la télé et les 2 autres se sont qualifiées en claudiquant. Effectifs rajeunis avec des cadres renouvelés (départ des monstres Zokora, Eto’o, Alexandre Song, Drogba, Essien, Muntari, K-P Boateng). Les 4 mondialistes présents sont dans le même tableau donc sauf surprise on en aura au moins un dans le dernier carré si ce n’est en finale.C e qui est certain, au moins 2 mondialistes ne verront pas les demi-finales.

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IV – Quelles surprises ?

Derrière les grosses nations habituelles du continent (manquent à l’appel l’Égypte et le Nigeria), on a un peloton de nations intéressantes avec une politique de formation assez intéressante et des idées de jeu bien affirmées. Elles sont souvent constituées de joueurs évoluant dans des équipes (ou des championnats) de seconde zone. Elles bousculent la hiérarchie du football africain. Je laisse les lecteurs faire leurs choix entre le Cap-Vert de Ryan Mendès, la RDC de Bolasié, le Gabon d’Aubameyang, la Tunisie d’Abdennour, le Sénégal de Papiss Cissé.

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V – Enfin une relève à Eto’o et Drogba ?

Depuis 1998, édition qui avait vu Benny McCarthy et Hossam Hassan se partager le titre de meilleur buteur avec 7 réalisations, aucun joueur n’a atteint les 6 réalisations. C’est peu dire que le niveau de la compétition est légèrement en déliquescence avec moins de spectacle, moins de talents émergents du continent. Contrecoup de l’arrêt Bosman qui a permis a des joueurs déjà habitués au haut-niveau de s’aguerrir en Europe ou une simple absence de talent ? La question se pose aux autorités. Les joueurs africains dans leur majorité achèvent désormais leur formation en Europe modifiant ainsi leur approche du football dès la plus tendre enfance. Le Brésil semble souffrir du même syndrome de la dérive commerciale du sport Roi dans le Tiers-Monde.

Autre point, les comportements d’épiciers peuvent aussi bien être attribués au flot de techniciens français qui inondent le continent qu’à l’hyper-présence des instances politiques dans l’encadrement des joueurs. Une défaite lourde peut conduire à des émeutes ou à des sanctions militaires (Remember Bakayoko et la Côte d’Ivoire en 2000).

Décidément dans certains coins du globe, on peut rire avec la religion mais pas avec le foot(quoique!).

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VI – Avec la CAN, le Maghreb va-t-il enfin pécho ?

Certains lecteurs s’interrogent assurément sur l’intérêt de cette section. Je m’en vais donc vous faire un peu d’histoire africaine. Pour débuter le Maghreb c’est géographiquement l’Afrique du Nord privée de l’Égypte. Il apparaît (oh grandes coïncidences de l’histoire) que les équipes maghrébines n’ont remporté le trophée qu’à domicile. Alors la véritable question est:

Est-ce l’heure d’une première ?
Vue la publicité organisée par les observateurs internationaux et bookmakers, tout laisserait à penser qu’une voie royale se dessine pour l’Algérie vers un trophée international 25 ans plus tard. Assurément avec Bentaleb, Brahimi, Feghouli, Mesbah et Slimani, l’Algérie dispose d’un noyau offensif assez intéressant. Reste à savoir si face à une opposition accrocheuse et jouant bas, ils auront les qualités et la patience d’une grande équipe sûre de soi, qui mène le jeu de bout en bout. Ont-ils la capacité de faire face au défi physique et jeu de contres qui leur sera proposé sachant que leur charnière particulièrement lourde devra faire face aux attaques les plus vives du continent (Afrique du Sud,Ghana,Sénégal). Si le groupe se connaît assez neuf et a du vécu avec l’expérience du Mondial, toujours est-il que cette génération n’a jamais rien gagné (même en club). Et passé le cap de l’euphorie, le groupe n’a pas vécu l’expérience des échecs et désillusions. Jusqu’à présent, ils n’avaient rien à perdre. résisteront-ils à cette attente supérieure.

Par ailleurs, le contexte ne sera pas des plus accueillants. Au Brésil, l’Algérie représentait la touche d’exotisme pour le supporter. Mais en Guinée équatoriale, ce ne sera sûrement pas la même ambiance. En effet, il existe une défiance entre les footballs nord africain et subsaharien. Si on ne peut à proprement pas parler de haine, c’est plutôt une espèce de relation de “je t’aime moi non plus” existant entre la France et la péninsule ibérique. Esclavage, islamisation, sentiment général de supériorité, ouverture sur la Méditerranée au niveau politique et commercial; les peuples du Nord donnent le sentiment de ne pas vouloir être assimilés au reste du continent. Ces fêlures historiques sont régulièrement alimentées par quelques écarts de langage (Feghouli après la qualification pour les 8èmes de finale en 2014), les “accidents” réguliers arrivant aux travailleurs noirs dans la zone (le décès d’Alain Ebossé) et le désistement du Maroc pour l’organisation de la CAN2015 soutenue au départ par la communauté internationale malgré une épidémie limitée à 3 pays et des possibilités très limitées de déplacements de populations éventuellement exposées par manque d’infrastructures et de moyens. Tout ceci contribue à des sentiments ambigus envers les maghrébins au Sud du Sahara.

Le défi qui attend la bande à Gourcuff va donc au-delà de l’aspect purement sportif, si on rajoute l’arbitrage un peu plus british que L1, l’hostilité ambiante et même le tirage des poules qui leur promet normalement soit les Eléphants de Côte d’Ivoire soit les Lions indomptables du Cameroun. Les tunisiens qui restent une valeur sure du continent renaissant doucement des cendres de leur révolution comme tout le pays et avancent masqués avec Abdennour, Khazri, Saïhi, Msakni et peuvent être La surprise du tournoi.

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VII – Pourquoi regarder la CAN ?

– Culture générale:
L’Afrique c’est pas un pays où l’on parle l’africain mais 54 fédérations indépendantes, 2000 langues vivantes. Mais aussi que les physiques sont aussi divers et variés qu’en Europe (n’est-ce pas Sagnol et Sardou?). Il n y a pas que des grands puissants bourrins en Afrique (d’ailleurs Makélélé, Loko n’étaient pas des phénomènes physiques).

– La Jungle:
Les surnoms des équipes nationales au moins aussi funs qu’un nom de franchise NBA. Lions Indomptables, aigles de Carthage, Chipolopolos de Zambie, bafana bafana; c’est autre chose que les bleus, la Roja ou l’albiceleste.

– Il y a toujours des incidents extra-sportifs: virées en boîte, copines s’introduisant dans les chambres, grèves, bagarres, coups de semonce présidentiels.

– C’est quelquefois un peu le foot de rue, le football à l’état brut (n’en déplaise à Willy Sagnol). De l’insouciance, imprévisible, combatif, sans tricherie. Un peu à l’image de l’Afrique partagé entre le folklore traditionnel, la joie de vivre et l’hyper-rigidité tactique du monde moderne.

– On parle souvent de l’arbitrage à raison mais on leur en tiendra pas rigueur. Espérons juste qu’il y aura du mieux.

– Les boules ne sont pas chauffées comme en Champions League (mes propos n’engagent que moi). Conséquence : Quarts de finale à priori explosifs entre mondialistes dans le bas du tableau. Promis, y aura du spectacle.

– Le braquage de l’hiver s’appelle Wilfried Bony (vendu à City pour près de 40 millions d’euros) et a encore échappé aux radars de la ligue 1, tout comme Seydou Doumbia et Ahmed Musa (pour ceux qui n’auraient pas compris la blague : braquage => Bonnie and Clyde).

– Entre les atermoiements autour du pays organisateur, la tenue ou non de l’édition cause Ebola, l’Afrique a intérêt à redorer son image écornée par les scandales de corruption, d’ingérence et le recul progressif de son football.

Je vous laisse rentrer dans le bain avec cette petite présentation.

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