Être malien au S.A.N d’Évry Par André-Yanne Parent

L’ethnocentrisme est la « tendance à privilégier la communauté à laquelle on appartient, à faire de sa propre culture le seul modèle de référence, et, par suite, à sous-estimer et à rejeter hors de la culture tout ce qui n’en procède pas[1] ».

Dès le plus jeune âge, on apprend à l’enfant qu’il y a le « je » pour se désigner soi et le « tu » pour faire référence à l’autre. Cette distinction, d’abord grammaticale, va influencer notre perception du monde et de l’altérité, au risque de devenir dichotomique. Quand « je » regarde « tu », il l’appréhende à travers des œillères culturelles, à partir de son système de valeurs, de normes et de connaissances qu’il projette sur cet autre. La culture de « je » est alors envisagée comme une norme universelle, immuable et souvent intemporelle. Ce qui est différent ou « extérieur » à celle-ci sera sous-estimé ou, parfois, surestimé. Ainsi, le monde gréco-romain avait ses « barbares » ou encore le monde occidental ses « sauvages »[2]. Aujourd’hui, l’ouverture des frontières nationales, le développement des médias et la mondialisation font que nous sommes en permanence confrontés à la diversité culturelle. Cela entraîne subséquemment des comportements ethnocentriques à différents degrés, plus ou moins manifestes et subtils.

Présentation d’un exemple d’ethnocentrisme
Entre 1956 à 1974, le climat de relance économique en France rend impératif le recours à l’immigration de « main d’œuvre étrangère ». L’arrivée massive de ces immigrants, venant principalement des anciennes colonies, amène la création de villes nouvelles, surtout en région parisienne. Depuis une dizaine d’année, la question de l’intégration est devenue un enjeu majeur. La ville du S.A.N. d’Évry[3] en est un exemple, regroupant quelques cent familles maliennes. En 1992, des anthropologues ont menés une étude sur la population malienne qui y réside dans le but de « (…) proposer une politique d’intégration adaptée tant aux besoins des immigrés qu’à ceux de la communauté d’accueil (…)[4]».

Cette étude, baptisée « Être Malien au S.A.N d’Évry », a été commandée par la municipalité à titre scientifique, mais elle présente de nombreux propos ethnocentriques. Sur la centaine de familles maliennes présente au S.A.N d’Évry, les chercheurs en ont rencontré une trentaine à partir desquelles ils ont constitué une « typologie ». Ces familles ont été classées en six types, organisés en ordre croissant d’intégration, allant de la « famille polygame, traditionnelle, déstructurée» (type 1) à la « famille monogame en voie d’assimilation » (type 6). Ce dernier type fait référence à une famille qui a une situation stable, notamment au niveau économique. Selon les auteurs, la femme est « complètement européanisée[5] », a entre 2 et 4 enfants qui sont élevés de façon analogue aux autres enfants français. Toutefois, ce type de famille ne correspond pas à l’idéal d’intégration tel que le définissent les auteurs, qui concluent son portrait comme suit :

« Est-ce cela que nous voulons que deviennent ces immigrés qui viennent d’Afrique? Que restera-t-il alors de cette convivialité, de ce respect des anciens, de ce goût de la fête et de cet humour ¨noir¨ ? Ils seront devenus des caricatures de nous-mêmes, les supportera-t-on mieux ?[6]»

Explication de la dimension ethnocentrique

Afin d’évaluer la dimension ethnocentrique de cet énoncé, nous allons procéder à un processus de décentration. Ce dernier va nous permettre de reconnaître dans cet énoncé les trois mécanismes propres au comportement ethnocentrique : l’identification, la projection et l’évaluation On distingue ici de façon explicite deux groupes : il y a celui des immigrés maliens et celui auquel s’identifient les auteurs, ce « nous-mêmes » qui est la société d’accueil française. Dans cet énoncé, elles décrivent essentiellement le groupe des immigrés maliens, l’ «hors-groupe », telle qu’elles le perçoivent. Les différents qualificatifs qu’elles utilisent pour les décrire traduisent de façon implicite la perception qu’elles ont de leur propre groupe, jugé par opposition au précédent. L’ « hors-groupe » se trouve ici valorisé, voir même surestimé par rapport à l’ « en-groupe ». Ses membres ne doivent pas se transformer et devenir comme ceux du groupe des auteurs.

Les auteurs analysent les immigrés maliens à travers leur propre grille de lecture. Selon elles, les africains seraient nécessairement conviviaux, respectueux des anciens, festifs et partageraient un humour particulier, lié à la couleur de leur peau. Les auteurs semblent avoir des stéréotypes sur les noirs qu’elles projettent sur les immigrés maliens d’Évry. Ces derniers devraient rester dans une identité africaine fixe et traditionnelle qui n’est rien d’autre qu’une invention, un fantasme des auteurs à partir de leurs propres préjugés. En effet, les maliens ont une culture singulière, qui se construit et se transforme en permanence, comme toute culture. Elle est ni tangible, ni fixe et encore moins partagée par tous les maliens! L’écrivain Gaston Kelman dénonçait cet aspect dans son livre « Je suis noir et je n’aime pas le manioc » : «Ainsi, le Noir n’a pas le droit de sortir de cette convivialité qu’on lui plaque, même s’il est issu d’une société différente, mêmes s’il a des ambitions différentes, même s’il est autre chose, même s’il revendique autre chose, même s’il ne demande qu’à s’intégrer. »[7].

Si une famille d’immigrés maliens décide de nourrir son identité à partir de l’expérience qu’elle vit en France, elle devient une « caricature de nous-mêmes » selon les auteurs. Or, il ne s’agit pas ici de vouloir « copier » la société d’accueil, mais tout simplement de s’y intégrer. Contrairement à ce que disent les auteurs, cette famille ne rejette pas nécessairement sa culture d’origine mais elle se construit à travers des choix identitaires relatifs à ses expériences et son vécu. Il est aucunement question de ce « que nous voulons que deviennent ces immigrés qui viennent d’Afrique », mais plutôt de ce qu’ « ils » veulent individuellement. Les auteurs traduisent ici, de façon particulièrement explicite, le fait qu’elles projettent leurs propres désirs sur ces immigrés. Elles semblent rejeter certains aspects culturels français, qu’elles jugent de façon négative et attachent une valeur universelle à leur jugement qu’elles appliquent aux immigrés maliens.

Plusieurs éléments traduisent le jugement de valeur présent dans cet énoncé. D’abord, les auteurs interrogent le lecteur, présupposé comme appartenant à leur groupe, sur ce que « nous voulons » pour les immigrés africains. Ce serait donc à « nous » de choisir pour eux ce qu’ils doivent être, un peu comme s’il s’agissait de l’éducation d’enfants en bas âge! On peut également noter un glissement lexical : on passe des immigrés maliens du S.A.N d’Évry aux immigrés africains et enfin aux personnes noires en général, comme si ces trois termes étaient synonymes et pouvaient être utilisés de manière équivalente. Or, la réalité des maliens immigrés au S.A.N d’Évry n’est pas celle de tous les maliens, encore moins de tous les africains et que dire pour les personnes qui sont noires de peau?

Ce glissement témoigne du fait que les auteurs tentent de simplifier la complexité identitaire des immigrés maliens du S.A.N Évry et de généraliser à partir de leur cas à l’ensemble des personnes noires de peau. D’ailleurs, qu’elle est la fonction d’une typologie si ce n’est que de simplifier et de généraliser? Seulement trente familles ont été interrogées sur plus d’une centaine de familles, nombre que les auteurs qualifient d’ «élevé ». A cela s’ajoute l’aspect particulièrement réducteur des qualités qu’elles leur attribuent. De façon implicite, à travers l’énumération de ces qualités « africaines », elles créent une dichotomie entre ces immigrés et la société d’accueil. Si elles évoquent la convivialité africaine, cela semble être renvoyé indirectement à la froideur et l’inhospitalité française; leurs côté festifs serait opposé à l’aspect ennuyeux des français, ou encore l’individualisme dominant de la société d’accueil serait confronté au respect des anciens des maliens.

Ces qualités ne sont pas maliennes par essence, aussi pouvons-nous les retrouver chez un individu au-delà de toute origine géographique ou ethnique. De plus, les auteurs utilisent un terme péjoratif: « caricature », pour dénoncer le processus d’assimilation à travers lequel semblerait passer ces familles. La famille assimilée ne serait qu’une pâle copie de la famille française de souche, une « caricature ». Les auteurs semblent vouloir nous prévenir d’un danger qui approche. Or, la famille de « type 6 » pourrait aussi être en voie d’intégration dans la mesure où cela fait plus de 20 ans qu’elle vit en France. Il est normal qu’elle ait adopté certains aspects de la culture française et éprouvent un sentiment d’appartenance sans pour autant rejeter intégralement sa culture d’origine. Cette famille exprime peut-être sa spécificité identitaire autrement que par la liste de qualités exposées par les auteurs.

Enfin, cet énoncé est ponctué par le point d’interrogation, ce qui met en exergue les réponses sous-entendues contenues dans chacune de ces phrases. Il s’agit plus d’un plaidoyer, où les auteurs tentent de nous convaincre que leur point de vue est le bon, que de véritables interrogations ouvertes. La seule réponse qui semble admise est le « non ».

Formulation d’un nouvel énoncé libre d’ethnocentrisme

Reformuler cet énoncé, en demeurant le plus proche possible de l’extrait original, est une tâche assez ardue dans la mesure où il ne suffit pas de changer quelques mots pour le libérer de sa dimension ethnocentrique. Pour se faire, nous avons plutôt choisit de nous concentrer sur l’intention à l’origine de cet énoncé, c’est-à-dire trouver des moyens d’intégrer les immigrés maliens à la société qui les accueille afin que tous deux y trouvent leurs avantages et sans que cela implique une assimilation ou un rejet de la spécificité identitaire des premiers.

« Quelle est la politique d’intégration qui serait la mieux adaptées aux besoins des immigrés maliens du S.A.N d’Évry ainsi qu’à ceux de la communauté d’accueil? Comment assurer l’intégration de ces immigrés et comment éviter qu’ils ne deviennent assimilés? En effet, l’assimilation n’apparaît pas comme une solution adaptée aux besoins ni des uns, ni des autres. »

Cette étude présente une forme d’ethnocentrisme assez particulière. En effet, les auteurs semble n’avoir que des bonnes intentions et vouloir valoriser au maximum les spécificités identitaires des maliens du S.A.N d’Évry. Pourtant, à trop vouloir bien faire, elles enferment cette communauté dans des catégories, des « types » réducteurs et difficilement représentatifs de la réalité de chacune de ces familles. Une façon d’éviter ce genre de problème est d’interroger à la fois la communauté malienne d’Évry et la communauté d’accueil, c’est à dire les autres résidents d’Évry, sur leurs attentes, leurs besoins et leur quotidien respectif afin que les solutions viennent d’eux directement. L’ouverture d’une discussion ouverte sur leur perception les uns des autres et leur relation entre eux pourrait être très constructive pour chacun des partis et génératrice d’une plus grande cohésion. Apprendre à découvrir l’autre, l’ « étranger » permet de mieux le comprendre, moins le stigmatiser et surtout le considérer en respectant sa différence qui ne nous est plus inconnue. Inversement, les immigrés doivent être familiarisés avec les modèles sociaux locaux sinon ils ne pourront jamais s’adapter à leur nouvel environnement et encore moins s’y intégrer. En effet, la culture se vit au présent et implique une adaptation à la fois au milieu et à l’environnement dans lequel on vit.

[1] CLÉMENT, Élizabeth., DEMONQUE, Chantal., HANSEN-LØVE, Laurence, KAHN, Pierre., La philosophie de A à Z, Paris, Éditions Hatier, 2000, p.152.
[2] BONTE, P., IZARD, M., « Ethnocentrisme», Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Grands Dictionnaires, Quadridge, Presses Universitaires de France, 2000, p.247.
[3] Le S.A.N.Evry est une communauté d’agglomération qui regroupe Évry, Bondoufle, Courcouronnes, Lisses et Ris-Orangis. Depuis 2004, elle a pris le nom d’Évry Centre-Essonne.
[4] DE MONTAL, G., RAJAONARISON, H., Être Malien au S.A.N d’Évry, Étude interface migrant, Paris, février 1992, p.2.
[5] Être Malien au S.A.N d’Évry, p.21.
[6] Ibid, p.22.
[7] Gaston KELMAN, Je suis noir et je n’aime pas le manioc, Paris, Éditions Max Milo, 2005, p.56.


Cet article a été rédigé par André-Yanne Parent.

Bio de André-Yanne : Anthropologue, consultante en recherche et coordonnatrice du Comité Ad Hoc du Réseau pour la stratégie urbaine de la communauté autochtone du Grand Montréal.

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