Paris, je t’aime (surtout en ce moment)

Paris, c’est un peu comme une collègue de travail avec qui on a eu une relation passionnelle, on la contemple souvent et on la critique inlassablement, on en a marre de se la coltiner tous les jours (vous êtes dans le même open space), et pourtant pas une seule journée ne s’écoule sans qu’on ne pense à elle.

Paris est une fête

J’ai vu pousser les bornes de Vélib’ et se métamorphoser les quartiers populaires de mon enfance. Auparavant, on serrait les fesses à Belleville une fois la nuit tombée, et on filait dilapider notre pièce de 2 francs chez l’arabe du coin qui nous prenait vraiment pour truffes (20 centimes le malabar, l’enculé), on faisait les cons en dévalant le boulevard Mortier en danseuse (40 m de dénivelé au moins), et puis on faisait des chats dans la cité en ricanant comme des (petits) connards que nous étions. J’ai énormément grandi, mais les feuilles d’automne n’ont jamais cessé de recouvrir l’allée adjacente à mon chez-moi, le soleil continuait de briller lorsque j’étais tristoune qu’il n’y ait pas de club Dorothée le dimanche.

Et puis voilà, les hommes et les femmes se sont succédé dans mon paysage, j’ai appris à dompter ma capitale, moi le petit mecton de cité qui ne savait pas même situer le Sacré-Cœur sur une carte. J’ai commencé par les bars mainstream de la rue de Lappe, puis je me suis aventuré dans les couloirs interminables du Louvre et du Quai Branly, j’ai cheminé dans les passages de la Bastille puis ceux des Grands boulevards, j’ai chanté et dansé sans compter sur les hauteurs du promontoire de Pyrénées, et j’ai multiplié les agapes sur le pont des Arts en moquant les couples qui y accrochaient un cadenas. Un jour d’hiver, je me suis promené le long du quai de Jemmapes et l’eau du canal était gelée, des enfants s’amusaient à jeter des pierres sur la couche de glace dans le but de la fendre, et il y régnait une paisibilité de dimanche matin que seuls les initiés savent apprécier. En cet instant, je suis arrivé à la conclusion que malgré ses défauts, cette ville était la plus belle du monde, non pas parce que les guides touristiques l’ont affirmé mais juste parce que je m’y sentais bien, sans vanité aucune, comme un enfant qui déclame à sa mère qu’elle est « la plus belle maman du monde ».

J’ai aimé déambuler avec une bouteille de rhum les samedis soirs, j’ai aimé lorgner les fesses des magnifiques Parisiennes, j’ai aimé m’engueuler avec des inconnus à la pause-cigarette, j’ai aimé me rouler dans la trop rare neige, j’ai aimé faire le singe sur les trottoirs de la rive gauche, j’ai aimé hurler des insultes aux filles qui m’avaient brisé le cœur, j’ai aimé boire des cafés en terrasse malgré le froid paralysant, j’ai aimé y rencontrer les gens qui font mon bonheur aujourd’hui.

Près de Notre-Dame

Couve parfois un drame.

Et puis, chemin faisant, j’en ai eu ras le cul, Paris m’a exaspéré. Toute cette misère quotidienne, tous ces gens inciviques, tout ce détachement, toute cette inhumanité, tout ce stress et cette cherté, l’indifférence et la superficialité des gens m’ont accablé. C’était notre première séparation. Donc, je suis parti, juste un peu. Quatre mois à l’étranger. Assez pour voir ailleurs, assez pour cicatriser mes plaies de guerre. Puis je suis revenu l’esprit plein d’azur, Elle, par contre, n’avait pas changé d’un iota, mais ça, je m’en doutais un peu. Ce fut une seconde naissance, j’ai recommencé à cartographier tous les meilleurs happy hours de la rive droite, et à envahir les musées gratuits avec un regard tout neuf. Sortir à Paris n’est pas si cher en fin de compte, il faut juste être débrouillard. 

Puis, j’ai commencé à bosser, à gagner du pez » et à me sédentariser. J’ai lâché ma blonde de zinc pour un rouge plus précieux, et j’ai privilégié les diners classieux au détriment des bouges de la rue Jean-Pierre Timbault. Entre deux coups dans le nez, je critiquais la gentrification du quartier et tous ces nazes capables de payer 9 € pour un  , alors que moi-même je devenais un connard blasé. Je n’avais plus qu’une idée en tête, partir définitivement, loin loin loin.

Putain de merde…

Un mercredi funeste, en arrivant au travail, j’ai appris qu’elle avait été agressée, des types cagoulés l’avaient meurtrie, et ils ont remis ça les deux jours suivants. J’étais hors de moi, et plein de gens tout aussi en colère se sont levés et ont gueulé leur peine. Paris était menacée pour ses valeurs et pour ses idées républicaines, j’étais écœuré par la nature humaine, comment des hommes avaient-ils pu commettre un tel acte ? Com ent pouvait-on se qualifier d’homme à ce degré d’infamie ? Et  ’ai sangloté un soir de veillée funèbre avec ma bougie en communion avec d’autres inconnus, nous étions tous des enfants d’une même mère dont les larmes brillaient du même éclat cristallin. Car Paris n’était pas une amante, mais bel et bien une mère.   

L’horreur s’est répétée tout récemment. À plus grande échelle encore, je ne fus plus que nausées et dégoût, les enfants de la Capitale fermaient le rideau de leur existence les uns après les autres. Certains s’en sont tirés, mais à quel prix ?

Fluctuat Nec Mergitur

Et puis, dans le brouhaha des commentaires, j’ai entendu des récits et des témoignages poignants, de ceux qui vous nouent le ventre et vous coupent le souffle. C’étaient des héros ordinaires dont le premier réflexe fut de tendre la main à leur prochain: ce j ournaliste du monde n’hésitant pas à quitter son domicile pour secourir les blessés du Bataclan, ces agents de sécurité aux réflexes admirables, ces deux frères qui se sont instinctivement jetés sur leur sœur pour la protéger des balles, ce jeune père de famille qui a rampé courageusement dans une mare rougeâtre, cet homme qui a hurlé « Barrez-vous, ils sont en train de recharger ! »,  es Parisiens qui ont laissé leur porte ouverte toute la nuit, ces cafés qui ont tendu la main à tous ceux courraient, ce mec qui a pesé de tout son corps contre la porte du local électrique pour faire croire qu’elle était condamnée, cette sage-femme qui a préféré rester pour soigner les victimes, ces âmes ensanglantées réconfortant avec caresses et mots d’amour ceux qui pleuraient de désespoir.

C’étaient des gens ordinaires qui n’ont pas hésité une seule seconde à offrir leur vie pour sauver celle des autres. Je me suis brûlé au contact de ce feu d’humanité attisé par des rejetons de Paris tellement beaux.

Auparavant, je reprochais à la ville de n’être qu’une concentration de connards et de ne pas avoir d’identité, maintenant que je la sais en péril, je l’aime plus que jamais.

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Docteur ès toutologie, je distille perfidement mes idées interlopes à travers des articles de prime abord, anodins, mais secrètement prosélytes afin de convaincre mes lecteurs de se lever pour suivre la lutte armée des vendeurs de roses ambulants pakistanais contre le diktat des amants insensibles et radins. Pour me vomir sur la raie, m'envoyer des fleurs, de l'argent ou vos menaces, une seule adresse : anasajabar@gmail.com